Gigi Meroni, Le joueur artiste
Nando dalla Chiesa, La farfalla granata. La meravigliosa e malinconica storia di Gigi Meroni il calciatore artista, Arezzo, Limina, 1995.
Fils du général Carlo Alberto dalla Chiesa, l’homme qui a fait plier les Brigades rouges avant d’être assassiné par la mafia, Nando dalla Chiesa a été professeur de sociologie et mène désormais une carrière politique dans les rangs de la gauche italienne. Il a également entamé, depuis les années 1980, une carrière d’écrivain qui l’a conduit à signer des livres sur la politique et le sport transalpins.
Dans son abondante production, Nando dalla Chiesa a consacré un ouvrage en 1995 à l’étoile filante du football italien Gigi Meroni, ouvrage à succès puisqu’en mars 2006 le livre en est à sa septième édition. Il est vrai que la tragique destinée de Meroni aurait pu servir de sujet à une œuvre de fiction. Né à Côme, en février 1943, dans une famille de modestes artisans, très tôt orphelin de père, le jeune Luigi se signale vite sur l’exigu terrain de l’oratorio San Bartolomeo et de son club sportif Libertas. Il est également vite repéré par les dirigeants du club de Côme qui évolue alors en série B. Il suit ainsi la voie de nombreux grands du football italien de l’après-guerre qui, à l’image d’un Boniperti, ont commencé à jouer à l’ombre des campaniles. De taille moyenne, il mesure 1m 72, Meroni est un ailier droit très vif et inspiré, dribbleur déroutant qui excelle à faire briller l’avant-centre de son équipe en lui délivrant passes et centres millimétrés. S’il n’est pas un buteur prolifique, il marque aussi quelques buts d’anthologie. Ces qualités qui lui valent le surnom de farfalla (papillon), il les exprime au Genoa où il est transféré en 1962, puis au Torino qui sera son dernier club de 1964 à 1967. Sa carrière s’arrête brutalement quand il est renversé par un automobiliste corso Umberto à Turin en allant acheter une glace avec l’un de ses coéquipiers. Il décède dans la soirée du 15 octobre 1967.
Si Nando dalla Chiesa sait bien retracer la carrière et le vécu sportifs de l’attaquant, des premiers frissons du « calcio d’oratorio » à l’amitié sur et en dehors des terrains qu’il noua brièvement au Torino avec Nestor Combin, c’est l’analyse de la figure bohême et anticonformiste de Meroni dans l’Italie plus sociale mais toujours conventionnelle du centre-gauche, que l’auteur privilégie. Apôtre de l’attaque et du jeu pour le jeu dans les années du catenaccio d’Helenio Herrera, Meroni a été un artiste sur les terrains et dans la vie. Dessinant des costumes extravagants qu’il aime à porter, il peint également de grandes toiles dans la mansarde qui lui sert de premier appartement dans la capitale piémontaise où il écoute aussi sur son électrophone les disques des Beatles et de jazz. Il porte les cheveux longs ainsi qu’un système pileux à géométrie variable. Il décline une première fois une sélection chez les azzurri parce qu’il refuse de se plier au diktat du sélectionneur Fabbri qui lui enjoint de se faire couper son abondante chevelure. Il entretient enfin une liaison avec la belle Cristiana, fille de forains, et finit par vivre en concubinage avec elle alors qu’elle est déjà mariée dans une Italie dans laquelle l’Eglise catholique s’oppose fermement à toute loi légalisant le divorce. Autant dire que Meroni eut autant de détracteurs que d’admirateurs. Admis finalement en sélection, il participe à la Coupe du monde 1966 au cours de laquelle il marque trois buts ; pourtant, alors qu’il n’a pas participé au désastreux Italie-Corée du nord, il est tenu pour l’un des principaux responsables de l’élimination précoce de la squadra. D’une certaine manière, la liberté de son jeu renvoyait à sa vie bohême et fantaisiste, suspecte aux yeux des bien-pensants du calcio, quand le catenaccio pouvait incarner un ordre social contraint et sclérosé. Toutefois, comme le signale avec justesse Nando dalla Chiesa, si Gigi Meroni a pu incarner un certain vent de liberté pré-soixante-huitard, il n’a pas été un contestataire, mais un jeune homme avant tout épris de liberté et d’indépendance.
Malgré des passages un peu mièvres (la métaphore récurrente du papillon, par exemple), le livre a le grand mérite de faire revivre un footballeur d’avenir mais disparu trop tôt et surtout de resituer cette trajectoire fulgurante dans le contexte de la société italienne du « miracle économique ». Nando della Chiesa n’oublie pas, non plus, de replacer Gigi Meroni dans la mythologie un peu doloriste construite autour du destin souvent chaotique du Torino. L’espoir placé dans Meroni et vite déçu par sa tragique disparition illustrerait à ce titre la destinée sisyphienne du club turinois qui célèbre au mois de novembre 2006 son centenaire.
Paul Dietschy
Université de Franche-Comté