We are football association culture mémoire histoire
Comme eux rejoignez wearefootballDe volée
En Avant de Guingamp Diaporama En Avant de Guingamp

En Avant de Guingamp

En Avant de Guingamp, des instituteurs laïques à Didier Drogba (1912-2003)

Football, religion et politique (1912-1943)
Le club de Guingamp est l’émanation des réseaux de la laïcité. La structure omnisport, créée en 1912 par un directeur d’école Pierre Deschamps, est réactivée dans les années 20. Le noyau laïque qui dirige En Avant est composé du maire de Guingamp, l’avocat André Lorgéré qui mène une carrière politique comme parlementaire et ministre, et du leader départemental de la SFIO, Georges Voisin, instituteur exerçant des responsabilités syndicales de premier plan dans les années 30.
Le sens des couleurs explicite les origines du club, ancré à gauche du camp républicain. Le maillot rouge et noir du patronage laïque fait référence au mouvement progressiste anticlérical (dont l’anarcho-syndicalisme, prégnant dans les milieux enseignants), matrice de la gauche socialiste et communiste en Bretagne. La sémantique du nom du club est aussi à prendre en compte, tant la dénomination En Avant fait écho aux journaux socialistes européens comme Vorwärts (Allemagne), Forward (Grande-Bretagne) ou Avanti (Italie). Ce terme, slogan d’encouragement des supporters, devient le cri de ralliement, en breton War-Raok, des paysans en révolte contre les ventes saisies dans les années 30.
Dans le contexte de l’affrontement politico-culturel breton, le derby est une reproduction du conflit religieux : le rival du Stade-Charles-de-Bois, né en 1912, arbore un maillot bleu et blanc. La concurrence sportive dresse face à face deux mondes, irréductibles mais semblables dans leur aspiration à encadrer toute la société. Ainsi, En Avant de Guingamp est intrinsèquement lié au milieu associatif républicain par le biais de sa colonie de vacances de bord de mer, Les Petits Gars de Bréhec.

Les mutations d’un monde rural breton (1943-1972)

Le troisième président d’EAG, Hubert Couquet est le patron des usines Tanvez, principal pôle industriel local avec environ un millier ouvriers : reconvertie pour produire de l’armement destiné aux Nazis durant la guerre, cette entreprise fabrique du matériel agricole. Etablissant un lien consubstantiel entre vies industrielle et sportive, Hubert Couquet initie une politique ambitieuse de recrutement, confiant les rênes de l’équipe à Jean Prouff, ancien international du Stade Rennais. Mis en échec dans sa volonté de conquérir la mairie, le notable radical, investi de responsabilités partisanes à l’échelle nationale, quitte la direction d’En Avant menée dès lors conjointement par des instituteurs comme Paul Guézennec, une des figures locales du PCF depuis la Résistance ou Albert Briand, père de l’actuel président de l’association d’En Avant.
Creuset d’une grande équipe, la génération Gambardella permet au club de changer de statut. En 1970, le « petit bourg », emmené par le défenseur central Yvon Schmitt, dont le père est gardien en équipe A, élimine les métropoles régionales, Rennes et Nantes avant d’échouer en quarts de finale contre Saint-Etienne, à savoir l’ossature des futurs Verts de 1976.
Génération Coupe (1973-1983)
En 1972, année des grèves post-68 du Joint Français à Saint-Brieuc, Noël Le Graët se voit confier par Albert Briand la présidence du club qui évolue en 10e Division. Ancien moniteur de colo à Bréhec et piètre footballeur (dixit l’actuel homme fort du club), cet homme de 32 ans est issu d’une famille de petits paysans communistes qui intègre la classe ouvrière par le biais des usines Tanvez. Hasard des circonstances, son arrivée coïncide avec une épopée en Coupe de France de cette jeune équipe qui atteint les quarts de finale, éliminant au passage quatre clubs de D2 (Laval, Brest, Le Mans et Lorient). L’aventure se poursuit durant une décennie, ponctuée d’une série de montées qui mène le club en D3 en 1976 et en D2 en 1977.
La découverte du haut niveau assimilée, l’équipe coachée par Raymond Kéruzoré, vainqueur de la Coupe 1971 avec Rennes, emmenée au milieu par Guy Stéphan, enchaîne les belles saisons retrouvant les quarts de finale de la Coupe en 1983. Pour son entrée au CA de la Ligue, Noël Le Graët qui voit ses meilleurs éléments pillés par les grands clubs prononce un discours détonnant : « J’accuse l’argent de détruire le football. J’accuse les dirigeants sportifs trop faibles pour résister à l’inflation galopante des salaires. J’accuse les élus de toutes tendances de céder trop facilement aux demandes extravagantes de subventions ». La France du football découvre un personnage incisif à la trajectoire originale mais En Avant doit s’adapter aux règles cruelles du monde professionnel.
Une fois encore, les liens entre le club et les organisations de gauche, plus précisément les réseaux du milieu socialiste, se vérifient. Détenant la présidence du Conseil Général depuis 1976 avec Charles Josselin, tombeur aux législatives de 1973 de l’ancien premier ministre René Pleven, le PS est dynamisé dans les années 70 par l’entrée des catholiques de gauche, signe d’une profonde mutation culturelle, doublée de recompositions socio-économiques majeures en Bretagne. Localement, les socialistes ont pris le dessus sur les démocrates-chrétiens et les communistes à l’instar du député-maire, l’avocat Maurice Briand. L’apport financier décisif du Conseil Général en faveur du club se fait durant l’été 1983, Noël Le Graët et Charles Josselin étant mis en contact direct par un ami commun, Pierre-Yvon Trémel, vice-président du Conseil Général en charge des finances, dont le frère Michel évolue à En Avant.

Une exception dans le foot européen (1983-2003)
Le « fabuleux destin de Noël Le Graët », self-made man breton, procède d’abord de ses intuitions économiques. Après s’être lancé dans les affaires, renouvelant dès 1986 l’industrie agroalimentaire avec Celtigel, entreprise de produits surgelés, il parvient à tisser des liens économiques porteurs. Dans le même temps, ce réseau Le Graët rassemble autour du club les acteurs économiques locaux, fidèles actionnaires. Structure originale par sa vocation coopérative, la SASP du club, forte de 85 petites entreprises, mise en place très tôt, reflète la base économique régionale.
Le 19 octobre 1991, Noël Le Graët devient président de la Ligue à la place de Georges Sadoul, décédé, en supplantant Jean-Louis Borloo, député-maire-président de Valenciennes. Son action durant deux mandats jusqu’en 1999 s’inspire directement des filiations historiques du club d’En Avant : lien avec le monde amateur (vertus éducatives du sport, organisation de la Coupe du Monde), exigence d’éthique (DNCG, lutte antidopage, gestion de l’affaire Tapie), partage égalitaire des ressources (droits télé, cotation en bourse, fiscalité des joueurs).
Tout en restant étroitement lié à son club de cœur géré par des membres de son réseau économique, Noël Le Graët s’implante politiquement en se faisant élire maire de Guingamp sous l’étiquette PS en 1995 puis en 2001. Dans ce domaine, loin de mettre en œuvre une forme de socialisme municipal, il mène une politique très personnelle, imposant un apolitisme consensuel qui se traduit par une mobilisation de la question football comme ressource politique centrale dans le débat public.
Sportivement, Guingamp s’établit durablement en D2 accédant même aux barrages de 1986 sous l’impulsion du buteur polonais Szarmach. Relégué en National au moment de la refonte des groupes de D2 en 1993, En Avant rebondit en se reconstruisant la saison suivante. La formule établie par l’entraîneur Francis Smérecki, véritable anti star-système rassemble bannis, revanchards, seconds couteaux et espoirs locaux. Incarné par son emblématique capitaine Coco Michel qui a joué toute sa carrière à EAG, son chef de défense Hubert Fournier, qui fera partie de la première vague de français expatriés, et son buteur, champion du monde 98, Stéphane Guivarc’h, ce groupe effectue deux montées d’affilée. La seconde saison en D1, qui voit l’éclosion de Vincent Candela, permet à En Avant, avec son numéro 10 Stéphane Carnot, d’affronter l’Inter Milan en UEFA. Renouant la tradition d’équipe de coupe, la belle histoire s’interrompt en finale aux tirs aux buts contre Nice en 1997.

Rétrogradé au-delà du 20e rang de la hiérarchie nationale en 1998, Guingamp connaît une crise sportive et identitaire, symbolisée par un court intermède JPP. Rapidement, Guy Lacombe refonde un collectif qui remonte en D1 en 1999. Défi permanent, le maintien est acquis à l’ultime journée en 2002. La saison suivante, avec le retour de Noël Le Graët à la présidence, le même bloc, mis en valeur par ses perles, le duo d’attaquants Florent Malouda-Didier Drogba, pratique le beau jeu au Roudourou où les grands clubs mordent la poussière. Un temps leader de L1, l’équipe célèbre ses victoires en chantant avec le public « les paysans sont de retour », témoignant de l’identification aux racines historiques du club de cette génération « Black and Breizh » qui succède à celle des « amateurs prolos bretons » des années 70. Situation atypique, la petite ville de 8 000 habitants possède un stade de 18 000 places, construit au milieu des HLM du quartier populaire de Roudourou. A l’échelle européenne, c’est le plus petit club ayant joué dans un des cinq championnats majeurs. En disputant sept saisons en première division dans la dernière décennie, Guingamp s’est ainsi hissé durablement au haut niveau.
En L2 depuis 2004, le club souffre de l’essoufflement de son système, ce qui pose la question des perspectives d’avenir avec le risque d’une désagrégation des réseaux d’En Avant (milieu économique, tissu social, relais partisans), fédérés par Noël Le Graët.

François Prigent
Université de Rennes 2

Envoyer l'article à un ami
Télécharger ce dossier en PDF Télécharger ce dossier en PDF Télécharger ce dossier en PDF
Football et champagne Football et champagne
Aux origines du Stade de Reims
La cr?ation de l'UEFA La cr?ation de l'UEFA
Il y a cinquante-six ans naissait un groupe de pression : l?UEFA
Le supporter, l'histoire et la m?moire Le supporter, l'histoire et la m?moire
Quand les ultras se font historiens...
La naissance de l'Euro La naissance de l'Euro
Les d?buts chaotiques de l?Euro de football
La Coupe d'Afrique des Nations vue d'Europe La Coupe d'Afrique des Nations vue d'Europe
Histoire m?diatique de la CAN
Football, sport et paternalisme : Football, sport et paternalisme :
l?exemple de l?entreprise Baumann et l?Union Sportive de Colombier-Fontaine
Les morts font-ils partie du syst?me ? Les morts font-ils partie du syst?me ?
Violence et calcio dans l?Italie contemporaine
Football, violence et t?l?vision Football, violence et t?l?vision
Une r?flexion sur l'influence suppos?e des m?dias sur la violence dans le football
Le premier syndicat de joueur Le premier syndicat de joueur
La cr?ation de l?Association Football Players? Union en 1907
L'affaire du Torino L'affaire du Torino
Un premier scandale de corruption en 1927
Le mythe de la grande Hongrie Le mythe de la grande Hongrie
Souvenez-vous : Berne 1954
Quand les footballeurs deviennent hors-la-loi Quand les footballeurs deviennent hors-la-loi
Les p?rip?ties du football colombiens des ann?es 1940-1950
Le football au Qu?bec Le football au Qu?bec
Les quatre ?ges du football qu?becois
Le football selon Saddam Le football selon Saddam
La participation irakienne ? la coupe du monde 1986
La coupe d'Europe 68-69 La coupe d'Europe 68-69
La coupe d'Europe des clubs champions dangereusement pertub?e !
Le d?sastre de Superga Le d?sastre de Superga
Le 4 mai 1949 ? 17 heures 03, l'appareil transportant l'?quipe du Torino A.C, s'?crase
Lima 1964 : la trag?die du football Lima 1964 : la trag?die du football
350 morts et un millier de bless?s pour un but refus
Le mai 68 des footballeurs fran?ais Le mai 68 des footballeurs fran?ais
Un mouvement qui veut co?ncider avec la contestation ouvri?re et la grogne ?tudiante
Peugeot et le football Peugeot et le football
? La ?Peuge? fabrique des voitures, pas des footballeurs. ? (Jean-Claude Plessis)
Les tribunes de l'antifascisme Les tribunes de l'antifascisme
1938 : agitations autour des matchs de l'?quipe d'Italie lors de la coupe du monde en France
Les mouvements de boycott de la coupe du monde 1978 Les mouvements de boycott de la coupe du monde 1978
L'?quipe doit France doit-elle se rendre en Argentine ?
Honduras-Salvador Honduras-Salvador
La "guerre du football "

Videotheque - Quizz - Presse - Boutique - Association - Les fondateurs  - La rédactionContact - Partenaires


© 2005 - 2014 Wearefootball.org - Tous droits reservés  - Prezcreation