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Quand les footballeurs deviennent hors-la-loi

En 1948, alors que le football européen subit le contre-coup de la Seconde Guerre mondiale, le football sud-américain est en plein essor, faisant éclore toujours plus de talents. Témoin de cette vitalité sportive, la Colombie crée en 1948 son premier championnat professionnel. Quelques mois plus tard, des entrepreneurs aisés, sous la conduite d’Alfonso Sénior, crée la Dimayor (Division Mayor) avec la secrète idée de rivaliser un jour avec les Argentins mais surtout avec les Uruguayens, dont le palmarès est impressionnant (Jeux Olympiques de 1924 et 1928, Coupe de Monde de 1930).

Profitant de la mauvaise situation économique de l’Uruguay et l’Argentine (le régime de Peron se veut de plus en plus totalitaire et répressif face à la crise économique qu’il ne parvient à enrayer), la Dimayor engage de grands noms hors des frontières pour distraire les Colombiens. En effet, le pays vit alors l’une des pages les plus sombres de son histoire, « la Violencia ». Cette guerre civile, qui oppose libéraux et conservateurs, est la plus cruelle et la plus meurtrière de l’histoire colombienne, faisant plus de 300 000 morts.

Pour fuir cette terrible réalité, les présidents de club de la Dimayor, comme le célèbre Alfonso Sénior, multiplient les voyages en Argentine pour en ramener les plus grandes vedettes. C’est ainsi qu’arrivent en 1949 dans le club des Millonarios de Bogota l’Argentin le plus célèbre alors, Adolfo Pedernera, accompagné de ses compatriotes Hector Rial et Alfredo Di Stefano. En moins de deux ans, on compte plus de trois cents joueurs étrangers dans la Dimayor : les Hongrois à Santa Maria, les Anglais à Santa Fe, les Brésiliens à Baranquilla…
Ces colonies de joueurs non-colombiens vont même jusqu’à inspirer le nom de leur équipe, comme le « ballet azul » des Argentins du Millonarios de Bogota ou la « Danza del sol », nom donné au club d’Independiente Medellin qui compte dans ses rangs pas moins de douze joueurs péruviens. Cette arrivée en masse (la Dimayor n’avait pas prévu de limiter le nombre d’étrangers par équipe) s’explique par la grève des joueurs argentins et la situation économique désastreuse de l’Argentine de Peron. Mais surtout,les joueurs qui arrivent dans cette nouvelle ligue obtiennent tous des contrats de travail sans qu’aucune indemnité de transfert ne soit versée aux clubs d’origine, ce qui confère un caractère illégal et hors-la-loi à ce championnat spectaculaire.

Malgré ces tensions, les joueurs étrangers se plaisent dans un championnat qui se montre très lucratif. Adolfo Pedernera, considéré comme l’un des tout meilleurs joueurs sud-américains des années quarante, reçoit ainsi 4000 dollars à la signature, 1000 pesos par mois et 50 pesos par point gagné alors que jamais un footballeur colombien n’avait touché plus de 100 pesos. La Dimayor connaît alors un succès considérable qu’elle ne cesse d’entretenir par un jeu toujours plus attractif. De plus, elle n’hésite pas à faire venir en Colombie des « referees » anglais, et se montre novatrice en instaurant les numéros sur les maillots et les remplacements de deux joueurs.
Cette nouvelle ligue professionnelle, qui n’est pas dirigée par la fédération colombienne, enchante les spectateurs qui y trouvent un exutoire au déchaînement de violence qui sévit à travers le pays, depuis l’assassinat Jorge Eliecer Gaitan. En effet, le leader du mouvement ouvrier et paysan des libéraux et communistes, candidat aux élections présidentielles de 1950, est abattu alors qu’il était favori. Cette disparition provoque un soulèvement des classes populaires libérales de Bogota qui mettent à sac la capitale colombienne et provoque la multiplication des insurrections paysannes libérales contre les conservateurs. Les élections voient la victoire du candidat conservateur Gomez, soutenu par l’oligarchie libérale qui craint une révolution sociale paysanne et surtout par les Etats-Unis qui veulent éviter une montée du communisme dans un pays qui est une pièce maîtresse sur l’échiquier géopolitique régional de part sa proximité avec Panama.

Mais bien vite, la fédération colombienne remet en cause ce championnat qu’elle qualifie de hors-la-loi et reçoit surtout l’appui de la fédération argentine qui voit ses meilleurs joueurs migrer vers « l’El Dorado » colombien. Exclue rapidement des structures colombiennes, la Dimayor radicalise ses pratiques, allant jusqu’à refuser de libérer les joueurs pour les sélections nationales. Au début du mois d’octobre 1951 a lieu à Lima le congrès de la Confédération sud-américaine de football lors duquel est longuement discutée la situation non réglementaire des joueurs. Le président de la fédération argentine compare ces joueurs à des pirates et demande à ce qu’ils réintègrent leur club d’origine durant le mois d’octobre 1954. La Dimayor est alors exclue de la fédération colombienne et par extension de la FIFA (jusqu’au 25 octobre 1954, date à laquelle les joueurs devaient avoir quitté le sol colombien).
Lors du Congrès d’octobre 1951 est rédigé « le Pacte de Lima » : l’Uruguay, l’Argentine, le Brésil et le Pérou acceptent que les joueurs restent « propriété » des clubs colombiens jusqu’en 1954, mais qu’ils ne pourraient être transféré d’ici là sans l’accord du club d’origine (lors du transfert de Di Stefano des Millonarios au Réal Madrid, une somme fut versée au club colombien et une autre à River Plate, le club d’origine). Quant au Paraguay, il réclame 35 000 dollars pour le « solde » de tous les joueurs, somme qu’il perçoit sous la forme de sept matchs amicaux qu’une sélection de la Dimayor viendrait jouer sur le sol paraguayen.
Cet accord marque la fin de l’époque dorée du football colombien, des grandes victoires comme celle des Millonarios au stade Santiago Bernabeu sur le Réal de Madrid sur le score de 4 buts à 2 pour les 50 ans du club madrilène le 28 mars 1952.
C’est la fin de « l’el Dorado » sur les terrains et le retour d’un régime autoritaire, celui du Général Pinilla pour quatre ans de dictature.
Ainsi la Colombie a connu son âge d’or footballistique auquel elle rêve encore aujourd’hui en même temps qu’elle vivait, avec « la Violencia » le début d’un conflit qui a marqué le quotidien des Colombiens pendant plus de cinquante ans.

Laurent Bocquillon
Université de Nice

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