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Le mythe de la grande Hongrie

Le football est incontestablement une activité qui jalonne la mémoire intime de chacun et participe ainsi de la constitution de ce qu’on appelle la culture populaire.


Journaliste depuis plus de trente ans, j’ai toujours été frappé par la manière dont les acteurs, les observateurs professionnels et amateurs évoquent souvent leur propre relation au passé de leur sport. Le romancier anglais Nick Hornby, égrenant ses souvenirs de supporter d’Arsenal dans Fever Pitch (Carton jaune, dans la version française), témoigne parfaitement de cette relation, souvent nostalgique.
Un bon exemple est représenté par la transmission, au fil du temps, d’une histoire devenue légendaire, celle de l’équipe de Hongrie des années 50. Dans l’immédiat après-guerre, la Hongrie a produit une équipe qui a dominé le football international pendant plusieurs années. Ce pays avait une très forte tradition de qualité technique, et avait participé à la finale de la Coupe du monde de 1938 (2-4 contre l’Italie, à Colombes). Dominatrice au plan international pendant la première moitié des années 50, la Hongrie est entrée dans la légende, le 25 novembre 1953, en étant la première sélection non-britannique victorieuse de l’Angleterre sur son terrain, Wembley, sur le score de 6-3. La Hongrie confirma son statut de grande favorite de la Coupe du monde de 1954, disputée en Suisse, en dominant la compétition. Elle accumula les victoires et les buts : 9-0 contre la Corée du sud, 8-3 contre l’Allemagne, 4-2 contre le Brésil et 4-2, après prolongation, contre l’Uruguay en demi-finale, dans ce qui fut alors surnommé le ‘’match du siècle’’. Mais, contre toute attente, elle perdit en finale, sur le score de 3-2, contre l’équipe d’Allemagne qu’elle avait aisément dominée au premier tour.


Cette défaite fut considérée comme profondément injuste par l’opinion sportive internationale, avant même que des rumeurs de dopage entâchent la performance de l’équipe allemande. Cela n’a rien enlevé au mythe naissant de la Hongrie. Au contraire, la défaite de Berne – ‘’miracle’’ pour le public allemand, ‘’affront’’ pour le public et le régime politique hongrois – a participé de son élaboration. Hormis en Allemagne, où l’événement est encore considéré comme un des événements fondateurs de la République fédérale allemande (le film de Sönke Wortmann, ‘’das Wunder von Bern’’, réalisé en 2003, a attiré 3,5 millions de spectateurs), c’est la défaite de la Hongrie qui a été pleurée ce jour-là, et classée pour l’éternité parmi les plus grandes injustices du sport mondial.


L’ancien journaliste de L’Equipe et de France-Football, Jacques Ferran, présent en Suisse en 1954 et qui a assisté à plusieurs matches joués par cette équipe hongroise, et interrogé sur ce sujet, nous disait récemment : « ce que la Hongrie avait d’exceptionnel, c’est qu’un pays aussi petit réunisse en même temps cinq ou six joueurs d’exception. C’est inexplicable et c’est ce qui renforce le caractère mythique de cette équipe ». Ce qui aurait pu être un assemblage d’individualités d’exception (Bozsik, Puskas, Kocsis, Hidegkuti, Csibor) produisit une équipe qui révolutionna le jeu collectif. Elle mit en place une organisation, le 4-2-4, qui remit en question le système alors dominant en Europe, le WM, basé sur le marquage individuel. Sur le plan technique, l’équipe hongroise a représenté un changement d’époque, confirmé par le Brésil en 1958.

La légende de cette équipe s’est donc construite sur la base de son caractère novateur et spectaculaire, sur le symbole du ‘’meurtre du père’’ de Wembley, sur le sentiment d’injustice et de mystère qui a entouré sa défaite en finale de la Coupe du monde. Puis est survenu, en novembre 1956, le mouvement insurrectionnel de Budapest, suivi de la répression menée par l’armée soviétique. Cet événement a marqué la fin de l’équipe. Le principal club, Honved Budapest (où jouaient Puskas, Kocsis, Csibor, Bozsik), était en tournée en Europe occidentale au moment du soulèvement. Malgré les injonctions du gouvernement hongrois et de la FIFA, plusieurs joueurs restèrent définitivement à l’ouest.

Les performances, le style, la fin dramatique de l’équipe de Hongrie (la rumeur de la mort de Ferenc Puskas a couru) se sont conjuguées pour alimenter une histoire magnifiée, transmise aux générations successives d’amateurs de football, qui n’avaient pas eu la possibilité de la voir en action.
Il faut se souvenir aussi que la fin de cette équipe correspond aux débuts de la télévision comme phénomène de masse. La sélection de Hongrie est la dernière grande équipe internationale que seuls les spectateurs des stades où elle s’est produite ont vue. Cette absence d’images – même si la cassette du match de Wembley est commercialisée en Grande-Bretagne – n’a pas nui à la légende.

Les témoins des prouesses de la Hongrie ont été les spectateurs professionnels, c’est-à-dire les journalistes, qui ‘’rendaient compte’’. L’exemple de la presse française est à cet égard intéressant. Au début des années 50, les journalistes spécialisés étaient en majorité jeunes dans la profession. Ils avaient souvent débuté dans les journaux spécialisés créés à la Libération, comme Sports, L’Equipe, Elans. Ces professionnels allaient constituer, pendant plus de vingt-cinq ans, le noyau des rédactions des deux principaux groupes de presse spécialisée, à L’Equipe (avec France-Football) et au Miroir (Miroir-sprint, Miroir du football, etc). Tous ont été marqués par les performances de l’équipe de Hongrie.

C’est cette génération qui a relaté les exploits de cette équipe et en a transmis l’histoire, peut-être idéalisée. Lorsque, en 1966, le Miroir du football a retracé l’histoire de la Coupe du monde sans omettre de relier celle-ci aux événements politiques de l’époque, il a singulièrement minimisé l’impact de la victoire allemande de 1954 sur l’opinion de la jeune République fédérale et concentré son analyse sur le caractère injuste de la défaite de l’équipe de Hongrie dont à multiples reprises, le rédacteur en chef, François Thébaud a vanté les mérites ‘’révolutionnaires’’ sur le plan technique. Quand, à partir de la fin des années soixante, l’histoire du football est devenue un sujet d’édition grand public, les écrits des journalistes de L’Equipe ont pu influencé une génération de futurs journalistes, lesquels s’empareront du mythe si romantique de la Hongrie. Il y avait de quoi être impressionné par la relation des exploits de cette équipe, quand Max Urbini écrivait par exemple: « Depuis quatre ans, on répétait partout : la Hongrie, c’est la lumière du football, l’étalon-or, le onze des merveilles qui enchantent les foules commes les tziganes animent les folles nuits de Budapest ».

Quand les Pays-Bas perdirent –contre la RFA eux-aussi - la finale de la Coupe du monde de 1974 qu’ils avaient marquée de leur style, le parallèle entre les deux équipes fut fait presque naturellement. De nombreux journalistes témoins de la finale de Berne étaient toujours présents à Munich, vingt ans plus tard.
Plus d’un demi-siècle après le temps de ses exploits, le football hongrois a perdu sa grande qualité d’antan. Mais le mythe subsiste. Il y a quelques années, Arte a diffusé un documentaire sur l’histoire de cette équipe de 1954, dont les joueurs exilés s’étaient retrouvés dans la ferveur du Nepstadion, au début des années 80. Les images et les commentaires sont pleins de mélancolie. Cette équipe est décrite comme le symbole de la plus belle époque de toute l’histoire du football. Dans le livre qu’il consacra à l’histoire de son journal (Le temps du Miroir, Editions Albatros, 1982), François Thébaud affirmait que les années d’après-guerre, dominées par l’équipe de Hongrie, le premier grand Real, le premier grand Brésil et en France le Stade de Reims, constituaient l’âge d’or du football considéré comme art, après lequel toute l’évolution ultérieure ne serait qu’un long déclin provoqué par la commercialisation de ce sport. Même en 2006, il serait iconoclaste de médire de la Hongrie des années cinquante.

N’y aurait-il pas, pour les historiens, quelque pistes à explorer du côté des mythes du sport mondial, et quelque intérêt à analyser le mode de mémorisation des événements sportifs? Un journaliste qui y contribue peut-être leur passe volontiers la balle…
Didier Braun



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