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Auguste Jordan

Auguste Jordan

un Autrichien sous le maillot tricolore au temps des années noires

Auguste dit « Gusti » Jordan, Autrichien d’origine est-il digne de porter le maillot de l’équipe de France ? La question est posée en avril 1938 par Lucien Dubec, journaliste sportif à L’Action française, le quotidien de la ligue d’extrême droite éponyme, à quelques semaines de la Coupe du monde qui se déroule en France « Il est indécent d’aligner Jordan, Autrichien pendant trois décennies, qui vient à peine d’abandonner sa patrie pour la nôtre. Ne sachant pas ce que c’est qu’être Français, il ne peut pas porter haut nos couleurs nationales ». Nataliste convaincu, Dubech entend combattre les abus de la naturalisation : dans un pays rongé par un faible taux des naissances, il est insensé d’accepter n’importe qui à l’instar de Jordan en équipe de France, sinon « les étrangers seront bientôt les maîtres ». Par ces propos, ce journaliste veut répliquer à Gabriel Hanot, ancien capitaine de l’équipe de France, reconverti en journaliste sportif et favorable à l’accueil de tous les footballeurs naturalisés sans distinction. Hanot y voit un double renfort, pour le ballon rond mis aussi pour la nation française : convoquant la pensée d’Ernest Renan, qui à la fin du siècle précédent faisait reposer la nationalité française sur le principe de la libre adhésion, il considère Jordan comme « Français à tous égards, Français pour le football, pas dans trois mois, pas dans six mois ; mais tout de suite sans discussion ni arguties ». Ainsi au cours du premier semestre de 1938, l’hebdomadaire Football vante à plusieurs reprises les vertus de l’intégration par le sport à travers la figure de l’ancien Autrichien.


Né à Linz, alors capitale de la Haute-Autriche, le 21 février 1909, Gusti Jordan arrive en France au début de la saison 1933-34 alors qu’il est international « B » autrichien et attaquant du club viennois de Florisdorf ASC. Déjà vedette, il quitte la capitale autrichienne en pleine gloire, recruté par un club français, le RC Paris. Il est accueilli avec ferveur en France en août 1933 : Football, relayant le caractère spectaculaire du transfert, s’exclame « C’est du beau Danube bleu que nous vient la lumière ». D’abord avant-centre, Jordan se reconvertit au poste de demi-centre où il acquiert une notoriété internationale. La saison 1935-36 est celle de sa consécration : il obtient le doublé coupe-championnat avec le RC Paris.
Jordan apparaît progressivement indispensable aux yeux des sélectionneurs français. Celui que l’on surnomme le « baby de Linz » du fait de sa petite taille, est naturalisé français en 1938. Après avoir porté les couleurs autrichiennes, Gusti Jordan va porter le maillot bleu à 16 reprises entre 1938 et 1945, en période de guerre. Dès son premier match à Colombes, le 2 mars 1938 contre la Belgique, sa technique « à l’autrichienne », dans le style de la Wunderteam qui a marqué de sa suprématie le jeu dans les années trente, fait des merveilles : il a trente et un ans et encore tout l’avenir tricolore devant lui.


Cependant, avec la perspective de la guerre, ses origines autrichiennes sont un facteur de discrédit. Binational, tiraillé par une double appartenance difficile à exprimer au moment où l’Autriche est annexée par l’Allemagne hitlérienne dans le cadre de l’Anschluss, il se sent parfois mal à l’aise. Une bonne partie du public le juge indigne de l’équipe de France. Jordan ne cesse pourtant de multiplier les preuves de son attachement à la France. Son incorporation sous les drapeaux en octobre en est la preuve, tout comme cette phrase manuscrite publiée dans Football en janvier 1938 : « Me voici accueilli dans la grande famille des footballeurs français. Me voici admis à l’honneur de porter le maillot tricolore. J’en suis très touché, heureux et fier ».
Cette intégration rapide et ferme lui vaut d’être fait prisonnier de guerre par la Werhmacht à Epinal en 1940. Il bénéficie toutefois de la clémence de l’occupant allemand à la faveur de son statut de vedette du football : on l’autorise en 1941 à prendre en charge le jeune club du SAS Epinal avec le statut d’entraîneur-joueur puis à rejouer pour le RC Paris.


Mais sa carrière est considérablement freinée pendant le conflit : il est sélectionné à deux reprises en 1942 à deux autres reprises en 1944 et une dernière fois en 1945 pour jouer en équipe de France. Après avoir disputé les rencontres du championnat « Nord » pendant toutes les saisons de la guerre, Jordan obtient avec le RC Paris le titre de champion lors de la saison 1944-45. Mais lorsque arrive la Libération, âgé de 36 ans, il est en fin de carrière.
Sa notoriété et ses compétences techniques lui permettent de se reconvertir comme entraîneur à l’Olympique de Marseille, le S.M.Caen, le F.C.Sarrebrück, R.C.Paris, Standard de Liège avec lequel il devient champion de Belgique en 1962-63. A la fin des années soixante son nom disparaît du milieu du football : il décède définitivement français le 17 mai 1990.

Yvan Gastaut
Université de Nice


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