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Palestine-Vari?t?s Club de France

Le coup médiatique du 8 octobre 1993

En cette première moitié des années 1990, le monde semble à un tournant décisif de son histoire et rien ne semble arrêter sa marche en avant vers plus de paix, de démocratie et peut-être de prospérité. Le bloc soviétique n’existe plus et la guerre froide relève désormais du passé. En Europe, le traité de Maastricht ouvre la voie à l’accélération et à l’élargissement du processus d’intégration européenne. Au Moyen-Orient, sous l’égide de l’ONU, une coalition internationale d’?tats s’est opposée à l’annexion du Koweït par son voisin irakien, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et, au Proche-Orient, l’interminable conflit israélo-palestinien semble approcher de son terme: à Washington, dans les jardins de la Maison Blanche, le 13 septembre 1993, Yitzhak Rabin, le premier ministre israélien, et Yasser Arafat, président du comité exécutif de l’OLP, se serrent la main, scellant les accords dits d’Oslo qui doivent enfin permettre de régler les questions qui fâchent et divisent.

La période incite donc à une certaine euphorie et à la multiplication de gestes et de manifestations, à portée symbolique, qui cherchent à traduire et à véhiculer une ère et des valeurs nouvelles. À l’initiative de Jacques Vendroux et Ivan Levaï, tous deux journalistes à France Inter, une équipe de foot française, le Variétes Club de France, se rend ainsi en Israël et en Cisjordanie, en octobre 1993, soit moins d’un mois après la poignée de main de Washington, pour y disputer deux rencontres amicales, la première, le 8, à Jéricho, contre une sélection palestinienne, la seconde, le lendemain, le 9, à Tel Aviv, contre une sélection de vétérans israéliens.

Pour le Variétés Club de France, l’enjeu est moins sportif que médiatique: il s’agit de faire du premier match disputé par une sélection palestinienne sur son sol un événement qui déborde le seul cadre de la Palestine. Le match contre les vétérans israéliens, programmé après le match contre la sélection palestinienne, sert d’ailleurs, semble-t-il, d’abord à amadouer les autorités israéliennes sans l’accord desquelles la tournée et le match contre la sélection palestinienne n’auraient pas été possibles: «La fédération israélienne […] pas forcément emballée, n'a pas mis de bâton dans les roues et les organisateurs de la “tournée” ont su flatter son amour-propre en programmant, samedi à Tel Aviv, un second match du VCF, face à une sélection d'anciens internationaux israéliens», résume Libération[1]. Le projet suscite en outre le soutien des autorités françaises. Alors qu’en 1989, une équipe envoyée en France par l’OLP et composée de joueurs provenant de la diaspora palestinienne avait dû se contenter d’affronter des équipes corpos et n'avait pu disputer de matchs contre des équipes officielles en raison du refus de la Fédération française de football[2], quatre ans plus tard, celle-ci pèse, à l’inverse, de tout son poids, au travers de ses relations avec la fédération israélienne, pour permettre la tournée et le rassemblement à Jéricho, au sein de la sélection palestinienne, de joueurs issus à la fois de la Cisjordanie et de la bande de Gaza[3].

Le Variétes Club de France n’est pas un club comme les autres. Le Variétés, comme il est d’usage de l’appeler, est un lieu de sociabilité fondée en 1971, à statut associatif, qui mêle ex-stars du ballon rond à des journalistes ou à des vedettes du showbiz. Multipliant les rencontres amicales, en France et à l’étranger, l’équipe bénéficie d’une notoriété et d’une sympathie qui dépassent le seul cadre des amateurs de football. Absente des championnats officiels, elle ne souffre d’aucune rivalité et tire profit à la fois de la popularité de ses joueurs les plus renommés, dont les anciens footballeurs Michel Platini et Alain Giresse, l’ex-tennisman Yannick Noah ou l’ex-rugbyman Serge Blanco, et des relais médiatiques qui la soutiennent et l’accompagnent. La tournée d’octobre 1993 est du reste financée par Radio France et la chaîne de télévision Canal+.

Médiatiquement, le succès est d'ailleurs au rendez-vous, et d’abord en France. Tant la presse sportive (L’?quipe, France Football) que la presse dite généraliste (Le Monde, Libération, L’Humanité, Le Figaro, etc.), sans même parler des radios et des télévisions, couvrent – par le biais de leurs correspondants au Proche-Orient (c’est par exemple le cas de Libération) ou même par l’envoi d’envoyés spéciaux (Le Monde ou L’?quipe par exemple) – ce qu’il convient d’appeler, par la grâce de l’emphase journalistique et de la résonance donnée à la tournée, un événement. Ce n’est toutefois pas l’ensemble de la tournée qui intéresse la presse, ni même les organisateurs, et la rencontre avec l’équipe de vétérans israéliens ne suscite qu’un intérêt poli et discret. En revanche, le match entre le Variétés Club de France et la sélection palestinienne passionne et la presse lui consacre des pages entières – L’?quipe en profite même pour dresser un état des lieux de la situation du football en Palestine[4] – et en fait ses gros titres, L’Humanité titrant par exemple à la une «Platini à Jéricho[5]». Ce qui intéresse les médias est évidemment moins le sportif – la sélection palestinienne l’emporte 1 à 0 – que la portée politique et médiatique du match. «Une première mi-temps de trente minutes à peine, une seconde encore moins réglementaire. Ce ne fut pas un vrai match. Mais qu'importe?[6]», s’exclame Le Monde. «Qu'importe le score», redouble L’Humanité, car l’essentiel, pour tous, c’est qu’«une centaine de caméras étrangères [ont] fait le déplacement[7]» pour filmer les images du premier match disputé par une sélection palestinienne en Palestine.

Dans les articles, le vocabulaire employé relève essentiellement du registre de l’émotion. C’est une «journée historique. Et émouvante», explique L’?quipe, assurant que le mot d’historique «n'a rien de superflu[8]». Libération devient lyrique: «en Terre sainte on se remet à croire aux miracles en en faisant. Ainsi, hier après-midi, Jéricho, la plus vieille cité de l'histoire humaine, est redevenue ce qu'elle était à son origine, une oasis de paix[9]». On rapporte qu’un message de Yasser Arafat a été lu aux joueurs dans le vestiaire[10] (les Français ayant rechigné à ce qu’un enregistrement audio soit diffusé au micro dans le stade[11]) et le seul buteur du match, Mahmoud Jerad , devient un «buteur de légende[12]». Interrogés, les sportifs font part de leur satisfaction, tel Michel Platini qui revendique sa fierté: «Je suis heureux d'avoir participé à ma façon à la reconnaissance de ce peuple...[13] »

Joueurs et journalistes s’extasient également sur les vertus du sport, désigné comme un facteur de paix par-delà les frontières. «Le sport est un vecteur exceptionnel pour rapprocher les hommes[14] », s’enthousiasme Serge Blanco. «Plus forts que la diplomatie professionnelle, plus émouvants et plus émus que des techniciens de la politique internationale, écrit Le Monde, une poignée de grands vétérans du sport hexagonal, réunis au sein du Variétés Club de France, ont réussi, vendredi 8 octobre à Jéricho, l'exploit de faire applaudir la France par une foule en liesse de quinze mille à vingt mille Palestiniens. Du jamais vu![15]» Ce match est «plus qu’un match, assure l’hebdomadaire La Vie, c’est une véritable reconnaissance internationale que les joueurs français [ont offert] au peuple palestinien[16]».

L’intérêt soulevé par la tournée pour le Proche-Orient trouve un prolongement quasi immédiat à l’occasion de la venue pour la première fois en France, le 13 octobre, de la sélection nationale israélienne, venue disputer à Paris une rencontre qualificative pour la prochaine Coupe du monde de football, organisée aux ?tats-Unis en juin et juillet 1994. Avant le match, le déséquilibre apparent des forces et la méconnaisance du football israélien poussent les journalistes à négliger quelque peu les aspects sportifs de la rencontre et à s’attarder sur ses à-côtés, en particulier politiques et symboliques. Le matin du match, L’?quipe consacre ainsi une demi-page à une interview de l’ancien international français William Ayache, d’origine juive[17]. Le chapeau de l’article précise: «L'ancien défenseur tricolore William Ayache, aujourd'hui Cannois, est né à Alger de père israélite et de mère catholique. Il se dit très sensible à ce qui se passe actuellement du côté de la Palestine.» Les questions qui lui sont posées portent moins sur le sport que sur la politique et sur ce que représente Israël, ?tat juif, pour William Ayache, joueur de foot français et d’origine juive: «Avec quel intérêt avez-vous suivi les derniers développements du processus de paix entre Israël et la Palestine?», «Connaissez-vous bien Israël?», «Avez-vous déjà joué contre Israël, et qu'avez-vous ressenti?», «Qu'avez-vous pensé du match du Variétés Club de France qui a joué contre l'équipe de Palestine?», etc. La défaite totalement inattendue de l’équipe de France, qui l’empêche de se qualifier pour la Coupe du monde, remet cependant le sport au centre des préoccupations des journalistes français: le temps de la «diplomatie du football» est passé.



[1] Christian Jaurena, «La Palestine chausse ses premiers crampons», Libération, 8 octobre 1993, p.31.

[2] Ibid.

[3] Denis Chaumier, «Les ambassadeurs de la paix», L'?quipe, 9-10 octobre 1993, p.4.

[4] Etienne Bonamy, Alain de Martignac, «La Palestine occupe le terrain», L'?quipe, 8 octobre 1993, p.6 Etienne Bonamy, Alain de Martignac, «Gaza fait bande à part», L'?quipe, 8 octobre 1993, p.6.

[5] «Platini à Jéricho», L'Humanité, 9-10 octobre 1993, p.1.

[6] Patrice Claude, «Un but pour la Palestine», Le Monde, 10-11 octobre 1993, p. 5.

[7] J.-E. D., «Les Palestiniens ont joué contre le Variété», L'Humanité, 9 octobre 1993, p.13.

[8] Denis Chaumier, «Les ambassadeurs de la paix», L'?quipe, 9-10 octobre 1993, p. 4.

[9] Christian Jaurena, «Un Jéricho de joie», Libération, 9-10 octobre 1993, p.20.

[10] Denis Chaumier, op.cit. Patrice Claude, op.cit.

[11] Ibid.

[12] Denis Chaumier, op.cit.

[13] Christian Jaurena, «Un Jéricho de joie», op.cit.

[14] Denis Chaumier, op.cit.

[15] Patrice Claude, opcit.

[16] Nadja Pranitch, «1 à 0 pour la paix», La Vie, 14 octobre 1993.

[17] Olivier Villepreux, «Ayache, défenseur de la réconciliation», L'?quipe, 13 octobre 1993, p.2.

 

AUTEUR : Mathieu Bouchard Doctorant université de Paris I

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