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Israel vs France B : Match amical du 8 octobre 1957 Diaporama Israel vs France B : Match amical du 8 octobre 1957

Israel vs France B : Match amical du 8 octobre 1957

La diplomatie sportive sert aussi à affermir les liens entre deux pays amis. Le match qui a lieu, à Tel Aviv, dans l’après-midi du 8 octobre 1957, entre la sélection nationale israélienne et l’équipe de France B, sorte d’équipe de France bis, est doublement amicale: elle l’est parce que la rencontre ne compte pour aucune compétition internationale, elle n’a d’autre enjeu sportif que de permettre aux deux équipes de progresser et de s’étalonner elle l’est aussi pour les motivations qui l’ont rendue possible et pour le contexte qui l’entoure.

En football, ce match est le premier entre une sélection israélienne et une sélection française, si l’on ne tient pas compte de la rencontre, notée dans le récit du voyage en Israël de l’ex-député SFIO Jean Pierre-Bloch, organisée le 1er mai 1957 entre des militaires français et des militaires israéliens[1]. Il y a bien eu un club français, le Toulouse Football Club, récent vainqueur de la coupe de France, qui, en juin, visita Israël et y disputa au moins un match, contre l’Hapoël Haïfa[2], mais de rencontres entre deux équipes nationales, l’une française, l’autre israélienne, il n’y en a, jusqu’alors, jamais eu.

En matière de rencontres amicales, l’usage, dans les années 1950, ne diffère en rien de celui d’avant-guerre. La France multiplie les matchs avec ses plus proches voisins, la Belgique en particulier, et cantonne ses déplacements au continent européen, n’hésitant cependant pas à disputer, à l’occasion, une rencontre de l’autre côté du Rideau de fer ou à accueillir, en France, des sélections de pays communistes. Hors d’Europe, les voyages sont longs et chers[3] et c’est souvent à l’équipe de France amateurs, délestée des contraintes du calendrier professionnel, que reviennent les éprouvantes tournées promotionnelles aux Antilles, en AOF ou en AEF.

L’organisation d’un match amical avec la sélection israélienne n’est donc pas une chose qui coule de source[4]. Israël, c’est loin et ce n’est même pas une référence en matière de football comme peuvent l’être, par exemple, les pays sud-américains. L’initiative en vient à la fédération israélienne, qui, la première, contacte son homologue française. Selon le compte-rendu du bureau de la Fédération française de football (FFF) du 23 juin 1956, le président de la Fédération informe qu’il a reçu une proposition de la fédération israélienne pour l’organisation d’une partie amicale en Israël le bureau se montre réservé et attend de recevoir une proposition écrite pour se prononcer.

La démarche israélienne semble s’inscrire à l’intérieur du mouvement francophile qui traverse la société israélienne et qui s’élargira au lendemain de l’intervention tripartite, israélienne, française et britannique, en ?gypte, six mois plus tard, dans le cadre de l’affaire de Suez et sur fond de fortes tensions entre le régime nassérien et le monde occidental, la France de Guy Mollet cherchant notamment au Caire la clé du problème algérien. Isolée dans un environnement hostile qui lui interdit tout contact sportif avec ses voisins, la fédération israélienne, membre de la FIFA, la Fédération internationale de football association, depuis 1929, est dans l’obligation de sauter les mers ou les déserts pour participer à la vie sportive internationale. Intégrée en 1954 à l’AFC, la Confédération asiatique de football, la sélection israélienne atteint la finale, qu’elle perd contre la Corée du Sud, de la première édition de la coupe d’Asie de football, qui est organisée à Hong Kong en septembre 1956, et qui, outre Israël, ne réunit qu’un tout petit nombre de fédérations, toutes issues de pays allant du sous-continent indien à la péninsule coréenne, donc tous très éloignés. Se tourner vers la France, c’est donc, pour Israël, tenter de briser son enfermement et, pour ce faire, quoi de mieux que de se tourner vers le pays dont le jeune ?tat se sent alors le plus proche?

Le principe d’un match, le 9 novembre 1957 à Tel Aviv, entre l’équipe de France B et la sélection israélienne est approuvé lors du bureau de la FFF du 30 mars 1957 et entériné lors du bureau du 25 mai, sans que nous ayons des documents pour comprendre la manière dont les réserves initiales ont été levées, ni pour comprendre comment et grâce à qui une halte grecque a été rajoutée ou pourquoi c’est à l’équipe B qu’est attribuée la charge de la tournée. En août, la date du match est décalée au 8, à la demande de la fédération israélienne qui s’engage, en échange, à financer les frais de voyage et de séjour de deux joueurs français supplémentaires. Traditionnellement, l’équipe B, qui dispute bon an mal an une demi-douzaine de matchs par saison, est constituée de jeunes joueurs, des espoirs dirait-on aujourd’hui, qu’entourent des joueurs plus aguerris. Mais, en cet automne 1957, à quelques mois à peine de la coupe du Monde organisée en Suède et pour laquelle l’équipe de France est qualifiée, l’encadrement technique des équipes de France décide de procéder à une large revue d’effectif en retenant, pour l’équipe B, des joueurs proches de l’équipe A, certains ayant même déjà eu la possibilité de jouer avec les A. Malgré cette sélection plus A’ que B, le voyage commence mal. Le 6 octobre, dans la chaleur athénienne, face à une foule hostile et sur un terrain en terre battue, l’équipe de France souffre, lors du premier match de sa tournée, contre des joueurs grecs qu’observateurs et officiels s’accordent pour trouver particulièrement violents: «ils employèrent tous les coups défendus, y ajoutant la plupart du temps, une sauvagerie sans nom, à laquelle nous n'avons encore jamais assisté sur un terrain de football, Une vraie bataille de rue![5]», expliquera par exemple, à son retour en France, l’ancien joueur Alex Thépot, délégué de la FFF chargé d’accompagner l’équipe de France B durant toute la durée de la tournée.

En Israël, dans une ambiance bien plus amicale et en présence de «nombreuses personnalités israéliennes, le chef d'état-major, des ministres, de nombreux députés, des membres du corps diplomatique[6]», le match est nettement moins tendu et tourne à l’avantage de l’équipe de France B qui l’emporte 5 à 4. Pour les observateurs français, le score prolifique ne doit cependant pas escamoter le faible niveau de l’affrontement et la piètre performance d’ensemble des joueurs français[7], auxquels on trouve toutefois des circonstances atténuantes en raison de la très forte chaleur, de la fatigue du voyage et de l’enchaînement rapproché des deux matchs, séparés de deux jours. Tous s’accordent cependant pour noter l’excellent match du Rémois Jean Vincent, l’ex-Lillois leur semblant mériter une nouvelle chance en équipe de France A, qu’il obtiendra d’ailleurs très rapidement. Mais, footballistiquement, la tournée a globalement déçu. «La F.F.F. fait fausse route pour son équipe de France B», titre ainsi, quelques jours plus tard, le quotidien national sportif L'?quipe qui se désole et des conditions du match joué à Athènes et de celles de celui de Tel Aviv où la plupart des joueurs «étaient marqués par le voyage et la chaleur» avant de conclure d’une sentence sans appel: «Certains matches ne sont plus à faire ou alors réservons-les, ces “matches de propagande”, à nos amateurs[8]».

Cependant, si l’aspect sportif déçoit et si l’importance des deux matchs semble mineure, contrairement au sentiment qui prévaut tant en Grèce qu’en Israël, où la venue d’une équipe de France, même B, a constitué un événement sportif de premier plan, la dimension humaine, en tout cas pour la partie israélienne de la tournée, ravit. «Les joueurs français et israéliens habitent le même hôtel. Ils ont fait connaissance... à table. Cette première entrevue a été empreinte de sympathie et de cordialité», écrit ainsi, avant le match, le correspondant de France-Soir en Israël[9]. «- C'est agréable, a dit Vincent, de jouer avec des footballeurs qui visent le ballon et non pas, comme à Athènes, les genoux. C'est sur ce côté amical de la rencontre, bien en harmonie avec la cordialité des relations entre les deux pays, qu'a également insisté le ministre de l'?ducation nationale, qui présidait la rencontre», rend-il compte après le match[10]. «La chaleur était suffocante, mêlée d'une grande humidité. Durant notre séjour en Israël, les conditions atmosphériques demeurèrent toujours les mêmes et nos joueurs ne purent jamais récupérer. [...] Toutefois, il nous faut signaler l'excellent esprit amical dans lequel se déroula, cette fois, cette rencontre[11]», se réjouit le délégué de la FFF, Alex Thépot.

Dans l’hebdomadaire France-Football, Jean-Philippe Réthacker est encore plus dithyrambique. Négligeant l’aspect sportif, il choisit – Israël constituant, à ses yeux, une destination suffisamment exotique et inédite pour justifier un compte-rendu touristique – de rapporter ce qu’il a vu, entendu ou ressenti – la modernité des bâtiments et des avenues de Tel Aviv, l’émancipation de la femme israélienne, qui n’hésite pas à jouer elle aussi au football, le poids de la chaleur, la force du vent du désert, la renaissance de la langue hébraïque – et de faire part de ses sentiments très positifs à l’égard de la société israélienne. D’un genre assez peu courant dans la presse sportive, le récit, descriptif, se veut le plus instructif possible. ?crit à la première personne du pluriel, il emmène le lecteur avec lui: «Nous découvrons aujourd'hui ce pays tout nouveau où le mot de passe et d'amitié revenant dans toutes les bouches est le mot «Chalom» (paix) mais où les jeunes filles elles-mêmes portent l'uniforme et font le coup de feu quand la patrie est en danger. Nous découvrons cette terre (promise), brûlée par le soleil, mais que des immigrés venus des quatre coins du monde avec pour toute fortune leur idéal ont décidé, il y a dix ans, de faire revivre. […] au cours du banquet, les dirigeants français et israéliens ont vanté les liens qui rapprochent les deux pays. […] nous conserverons de ce pays une impression d'humilité: cassés de partout, ces Israéliens ont retrouvé ici le goût de vivre. Cernés par les pays arabes, ils s'accrochent à cette langue de terre avec une obstination et un courage exemplaires. Ils en tirent la quintessence, vivant de rien, mais amenant l'eau nécessaire, rendant vie et fécondité à un sol abandonné. Ils y vivent en collectivité (le kibboutz), ayant banni l'argent et toutes les activités commerciales de la communauté. Israël est devenu une république comme les autres, parcelle d'Occident jetée en Orient.[12]»

Ce récit est à rapprocher des nombreux récits de voyage en Israël qui sont publiés à peu près au même moment, alors que le voyage en Israël est, pour les socialistes français, un succédané au voyage en URSS et une destination de plus en plus prisée, à partir des années 1955 ou 1956, par de nouvelles parties de l’opinion française, en particulier à droite où l’on est de plus en plus enclin à penser que la France en Algérie et Israël au Proche-Orient font face à un même ennemi. Dans le récit qu’il fait de son séjour en Israël, Jean-Philippe Réthacker retrouve, en effet, les lieux communs de la majorité des récits de voyage en Israël de son temps: le kibboutz, les femmes en armes, le désert qui refleurit, l’ascendance occidentale de l’?tat israélien, la sympathie et l’amitié pour la France. Ainsi, produit de la francophilie israélienne ou du francotropisme israélien, le match amical entre l’équipe d’Israël et l’équipe de France B est, au travers des récits qu’il suscite, l’un des producteurs ou l’un des relais, à un modeste niveau certes, de l’israélophilie qui gagne, dans cette deuxième moitié des années 1950, des parties toujours plus larges de la société française.

Les équipes

pour Israël: Hodorov, Matanla (Lefcovitch), Mordkhovitch, Haldi, Reznik, Rabinovitch, Almani, Nahmias, Boukous, Rosenbaum, Glazer

pour la France: Barthelmebs, Wendling, Tylinski, Hnatow, Ludo, Biancheri, Stopyra, Glovacki, Bruey, Gardien, Vincent

 

 

Mathieu Bouchard

Doctorant, Université Paris 1



[1] Jean Pierre-Bloch, Carnet d'un voyageur en Israël, Paris, SIPEP, 1957, p. 57.

[2] «Toulouse bat Hapoel de Haifa par 5 buts à 2», L’information d’Israël, 16 juin 1957, p. 4.

[3] Il faut attendre 1963 pour le premier match amical avec une sélection brésilienne, qui est organisé à Paris (le premier match au Brésil date de 1977). En 1965, à Paris, a lieu le premier match amical de l’histoire entre l’équipe de France et celle d’Argentine (le premier match en Argentine est organisé en 1971).

[4] Il faudra d’ailleurs attendre 1988 pour qu’un nouvau match amical soit organisée entre une sélection israélienne et une sélection française.

[5] Alex Thépot, «Notre équipe B à Athènes et Tel-Aviv», France Football officiel, 15 octobre 1957, p. 1, 4.

[6] Alain Guiney, «France B bat Israël: 5 à 4», France-Soir, 9 octobre 1957, p. 11.

[7] «À Tel-Aviv, notre équipe B fut encore bien décevante», écrit L’?quipe dans son compte-rendu du match, ajoutant, de plus, qu’«Israël, qui joue correctement le jeu, n'est pas un foudre de guerre et ne saurait passer pour un adversaire de première force» («Face à la ténacité israélienne la France B s'impose difficilement (5-4)», L'?quipe, 9 octobre 1957, p. 1, 8.).

[8] «La F.F.F. fait fausse route pour son équipe de France B», L'?quipe, 11 octobre 1957, p. 8.

[9] Alain Guiney, « La France “B” cherchera à faire oublier devant Israël son mauvais match d'Athènes », France-Soir, 9 octobre 1957, p. 13.

[10] Alain Guiney, « L'équipe de France “B” a remporté de justesse (5-4) une victoire méritée sur Israël », France-Soir, 10 octobre 1957, p. 17.

[11] Alex Thépot, op.cit.

[12] Jean-Philippe Réthacker, « De l'Acropole à la Terre promise », France-Football, 15 octobre 1957, p. 22.

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