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France-Corse

28 F?VRIER 1967, LE COQ EST "MAURE" CE SOIR...


« Laissez-les marquer ! laissez-les marquer ! » en cette soirée de février 1967, les 18000 spectateurs du Stade Vélodrome de Marseille se montraient impitoyables envers une équipe de France à la dérive, menée à la marque par son adversaire, et n’ayant jamais réussi à le mettre en danger. Le lendemain, L’?quipe n’hésitait pas à titrer : Affligeant : L'équipe de France sans inspiration parfois ridiculisée par les Corses (2-0) ; car cet adversaire d’un soir auquel le public demandait d’être magnanime, n’était autre que l’équipe de Corse ! ? l'issue de la rencontre, le coach tricolore devait déclarer, sous forme de boutade, à l’adresse de son homologue insulaire : Ils en ont dans le ventre vos Corses. Si un jour on vous file votre indépendance, vous pourrez toujours espérer jouer un rôle sur le plan international !

Ce n’était pas la première fois qu’une sélection corse se produisait sur les stades ; par deux fois déjà, en 1962 et 1963, une telle équipe avait affronté des clubs de Première division ; s’imposant contre Nice (1-0) et réalisant un bon match nul avec Reims (1-1) ; la constitution de cette troisième sélection, par contre, ne devait rien aux milieux corses. L'idée en revint à Just Fontaine, alors entraîneur de l'équipe de France, qui recherchait un faire-valoir de qualité pour ses joueurs à la veille d'une rencontre capitale de championnat d’Europe des Nations contre la Roumanie. Fontaine contacta Victor Sinet – Corse en dépit de son patronyme –, alors journaliste à France football et à L’?quipe, et insista pour que le team insulaire fut constitué de vrais Corses ; argument relayé dans L'Equipe les jours suivants et qui permit de réunir autour de l’entraîneur Pierre Sinibaldi, une quinzaine de joueurs professionnels ou amateurs, évoluant la plupart dans des clubs de l’île, parmi lesquels de bons techniciens à l’image des Ajacciens Ange Alfonsi (GFCA) et Jean Marcialis (ACA), et d’un numéro 9 de qualité en la personne du Bastiais ?tienne Sansonnetti, alors en tête des buteurs de Deuxième division – passé à l’ACA l’année suivante, il devint meilleur buteur de Première division en 1968.


L’intérêt porté par Fontaine aux Corses aurait à première vue de quoi surprendre, car il ne manquait pas d’adversaires disponibles pour affronter les Bleus ; en fait, le choix de ce challenger particulier répondait à deux critères : l’un purement matériel, les Corses pouvaient être rapidement réunis et devaient jouer, à la demande de Fontaine, selon un schéma inspiré du dispositif de jeu roumain afin de parfaire la préparation tricolore ; l’autre plus conjoncturel marquait à sa manière une forme de reconnaissance pour la percée réalisée par le football corse sur la scène nationale. En effet, depuis leur admission en CFA (1959) et en Deuxième division professionnelle (1965), les clubs de l’île accomplissaient un excellent parcours. ? la veille de la rencontre de Marseille, le GFC Ajaccio avait conquit trois titres de Champion de France amateur (1963 ; 1965 ; 1966) et n’avait pas encore abdiqué toutes prétentions en cette année 1967 ; quant à l’AC Ajaccio et au SEC Bastia, ils occupaient alors respectivement les 1ère et 3ème place du championnat de Seconde division, étant ainsi bien placés pour accéder à l’élite ; à cela il convenait d’ajouter un dynamisme et une qualité footballistiques d’autant plus remarquables que le niveau général du football national n’était guère brillant. Mais il y avait aussi une autre dimension incontournable, le match contre la France permettrait, croyait-on côté insulaire, d’améliorer l’image sulfureuse que véhiculait le football corse auprès des instances nationales pour son engagement « viril » sur le terrain et la passion jugée excessive de ses supporters. Aussi, Sinibaldi et Sinet n’eurent guère besoin d’insister pour obtenir de « leurs » joueurs qu’ils se livrent totalement à l’occasion de la rencontre avec le résultat que l’on sait.
L'impact immédiat d'une telle partie fut faible sur le Continent comme en Corse. Certes, France football et l'Equipe consacrèrent quelques pages au match, surtout parce qu'il mettait en exergue les faiblesses des Tricolores et semblait sceller le destin du sélectionneur national. Certes, Le Provençal consacrait une page spéciale à l'événement, mais cela tenait surtout au fait que le match s'était déroulé à Marseille. Nice-Matin, dans son édition de la Corse, après avoir titré en première page sur la victoire surprise des insulaires, affirmait que cette équipe était mieux qu'une sélection, c'est une équipe de club !, espérant justement qu'un jour ces joueurs puissent être réunis sous les couleurs d'un seul club de l’île, mettant en avant le talent et la solidarité corses. On restait bien dans un schéma classique de représentation et, si le journaliste regrettait l'absence de la tête de Maure sur le maillot insulaire, cela n'avait pas plus de signification qu'un drapeau corse dans une amicale. Du reste, le rédacteur de l'article ne voyait l'avenir de cette sélection que dans l'organisation d'un match annuel de bienfaisance ; ainsi, une fois de plus, trouverait à s'exprimer la solidarité corse ; les participants eux-mêmes ne l'interprétèrent pas différemment. Quant au journal, alors régionaliste, Arritti, il ne fit aucune mention du match dans ses colonnes. Les réussites ajacciennes (juin 1967, accession de l’ACA en Première division) et plus tard bastiaises, reléguèrent bientôt cette partie au rang de vague souvenir. Il ne pouvait en être autrement dans une île certes soumise à de profondes mutations structurelles, mais où la revendication régionaliste ne s’était pas encore radicalisée, par conséquent la remise en cause des schémas d’appartenance à l’ensemble français semblait appartenir à un passé révolu.


Il fallut attendre le tout début des années 1990, dans une Corse secouée par la revendication nationaliste, y compris armée, pour voir ce match prendre une toute autre dimension. La sélection de 1967 fut redécouverte, réévaluée à la faveur du nouvel – et fugace – engouement nationaliste pour le football, et ainsi mise à contribution afin de participer des mythes (re)fondateurs du nationalisme corse. On n’oubliera pas non plus que cette redécouverte de la sélection corse intervenait à un moment où chaque mouvement nationaliste rivalisait d’ardeur pour s’imposer comme le seul représentant légitime face à ses rivaux, chacun l’intégrant alors dans son argumentaire idéologique et cherchant ainsi à en tirer partie, en dépit de l’absence totale de filiation avec l’événement. ? l'opposé, elle fut totalement ignorée pendant une trentaine d'années par le reste de la presse écrite insulaire qui s'était parfois montrée violemment anti-nationaliste. Dans un contexte que l'on voulait apaisé, en 1997 alors que les mouvements nationalistes semblaient à la dérive, la sélection de 1967 put être évoquée apparemment sans complexe dans la presse locale ; mais l'article insistait surtout sur le tempérament des insulaires, raison profonde du choix de Just Fontaine, et sur le grand moment de fraternité qu'avait constitué la rencontre pour les Corses. On confinait ainsi l'événement dans sa lecture classique des années 1960, et du reste, de manière significative, le journaliste s'empressait d'ajouter, afin de parer à toute éventualité, qu’aujourd’hui une telle confrontation n'aurait plus aucune chance de se produire.


Finalement, fruit d’un événement purement conjoncturel, ce match France-Corse ne revêtit paradoxalement aucune signification autre qu’immédiatement sportive ; il en serait probablement tout autrement aujourd’hui mais nul ne se risquerait à l’organisation d’une telle rencontre.

Didier Rey
Université de Corte

Fiche technique :

FRANCE-CORSE : 0-2 (0-1) ; buts : Sansonetti et Serra.

France : Eon – Lavaud, Piumi, Provelli, Cardiet – Simon, Dogliani – Blanchet, Gondet, G.Lech, Loubet. Remplaçants : Carnus, De Michèle, Robin, Budzinski, Delaffre, B. Lech. Entraîneur : Just Fontaine.

Corse : Orsatti – Peri, Parriggi, Rossi, Vincenti, Gandolfi – Alfonsi, Marcialis – Serra, Sansonetti, Peretti. Remplaçants : Marchetti, Vescovali. Entraîneur : Pierre Sinibaldi.


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